Un enfant à contre-vent
Ximun Jagolipette est né un matin d’orage, le 14 mars 1977, à Biarritz, dans une maison blanche posée face à l’Atlantique. Fils d’un sculpteur silencieux et d’une herboriste fantasque, il grandit entre l’odeur du bois mouillé, les fioles d’extraits de plantes et les galets tièdes. Il n’aimait pas l’école. Trop stricte. Trop carrée. Ximun préférait les dunes, les ateliers, les marchés, les parfums des autres.
À 9 ans, il faisait déjà ses propres mélanges d’odeurs dans de petits flacons récupérés. À 12, il envoyait ses compositions à des maisons de parfum sous un pseudonyme féminin. À 14 ans, il fugue à cheval avec pour seul bagage une boîte d’huile essentielle de lavande, une flûte traversière et un journal intime. Il passe l’été chez un cousin berger dans les Pyrénées, où il découvre la puissance brute du silence, des plantes, et de la solitude.
Son rapport aux odeurs est total : il sent tout. Le cuir des selles, la pierre humide, la laine trempée, la soupe d’orties. Pour lui, chaque chose a une mémoire. Une odeur est un souvenir en tenue de gala.
L’instinct, avant l’école
À 17 ans, il passe son bac littéraire de justesse. Le lendemain, il part pour l’Inde, seul, sans prévenir. Il y passe trois mois à faire des pigments naturels dans un petit atelier du Kerala, puis revient les poches vides mais le nez saturé d’épices et de fleurs séchées. À 19 ans, il entre aux Beaux-Arts de Toulouse, puis abandonne au bout de 7 mois. Il trouve l’académisme fade.
Il monte à Paris, dort sur un matelas dans une ancienne imprimerie du 11e arrondissement et vit de peu : scénographe pour des marques confidentielles, cueilleur de fleurs à Rungis à l’aube, créateur de décors olfactifs pour des défilés underground. Il devient rapidement une figure discrète mais recherchée : on l’appelle pour créer une ambiance d’atelier abandonné, pour recréer l’odeur d’un souvenir.
C’est là qu’il croise, par hasard, un ancien parfumeur de Grasse, Jean-Dominique Verviers, qui remarque son nez et le prend sous son aile. C’est Jean-Dominique qui lui ouvre les portes de la formulation classique : pyramides olfactives, accords, dilution. Mais Ximun s’en échappe vite. Il mélange toujours les codes. Il refuse les catégories. Il préfère parler d’émotion, de matière, de sensation nue.
Les voyages qui marquent
Dans les années 2000, il parcourt le monde : un été au Liban pour apprendre à distiller les pétales de rose ; un hiver en Finlande pour étudier les mousses et lichens ; un passage chez des cueilleuses de jasmin au Maroc. Partout, il apprend par le geste. Par l’odeur. Par l’intuition.
De ces voyages, il rapporte des cahiers de notes, des tissus tachés de résine, des fioles de liquides bruns aux étiquettes effacées. Il a l’œil d’un poète et le nez d’un chaman.
Naissance de JAGOLIPETTE

En 2011, il décide de créer sa maison. Ce ne sera pas une marque. Ce sera un territoire. Il lui donne son nom, sans fierté excessive. Juste parce que c’est simple. JAGOLIPETTE.
Ni vraiment marque de luxe, ni label alternatif. Juste un monde à part. Une maison libre, instinctive, enracinée dans la poésie des matières. Il conçoit ses parfums comme des personnages. Chacun a une histoire, une texture, une lumière. Il dit souvent : « Ce parfum ne sent pas la rose, il sent le souvenir d’un baiser dans un jardin fermé depuis 15 ans. »
Le lancement se fait sans presse. Juste une table en bois brut, six flacons bruts, une playlist de piano bar. Et ça suffit. Le bouche-à-nez fait le reste. Très vite, les nez de l’industrie murmurent son nom. Il devient culte, sans jamais devenir tendance.
Un esprit, une vision
Ximun parlait peu mais riait fort. Il portait des pantalons trop larges et des chemises tachées d’huile essentielle. Il refusait les interviews et dessinait lui-même les croquis de ses flacons sur des carnets Moleskine. Il vivait entre le Pays Basque et une cabane sans réseau dans le Vercors, où il s’isolait pour créer.
Il ne croyait pas aux études de marché. Il croyait aux silences, aux matières premières, aux accidents heureux. Sa ligne de conduite : ne jamais refaire le même parfum. Ne jamais chercher à plaire. Toujours chercher à dire quelque chose de vrai.
Il disait : « Le luxe, c’est quand ça sent vrai. » Il disait aussi : « Jagolipette, c’est un cri de liberté dans un monde qui sent tous la même chose. »
L’héritage d’un créateur libre
En 2020, il lance la collection Souvenirs d’Éther, une série de parfums presque immatériels, dédiés aux souvenirs trop légers pour être racontés. C’est un succès critique, un ovni poétique. Il travaille alors sur une nouvelle ligne de bougies, inspirées des matériaux silencieux : lin brûlé, argile chaude, santal crémeux. Toujours plus sensoriel. Toujours plus libre.
Il refuse deux propositions de rachat. Il dit : « Je n’ai pas créé une marque. J’ai planté un jardin. »
Sa disparition
Ximun s’éteint le 2 avril 2023, à 46 ans, dans sa maison du Pays Basque, une coupe de vin orange à la main et un parfum en cours de création posé sur sa table. Il travaillait encore sur « Brume de Coing », une fragrance qu’il voulait « froide, mais sucrée comme un souvenir ».
Ses cendres furent dispersées dans l’atelier, entre les plantes séchées et les carnets noircis. Depuis, on dit que chaque nouvelle création de JAGOLIPETTE sent un peu Ximun.
L’empreinte vivante de JAGOLIPETTE
Aujourd’hui, Jagolipette est bien plus qu’une maison de parfum. C’est un manifeste. Un murmure contre le bruit. Une résistance douce dans un monde pressé. Les créations continuent. Portées par l’équipe qu’il a formée, par des artisans fidèles, et surtout par une vision claire : créer du sens avant de créer du produit.
Ximun n’est plus là. Mais son souffle, lui, est partout.
